Quand Sophie prit enfin congé de Martin, il faisait nuit depuis longtemps, et elle avait mal au poignet d'avoir trop pris de notes de la réunion des Chevaliers. Comme à chaque fois, les idées tourbillonnaient dans sa tête tandis qu'elle marchait le long de l'allée du parking souterrain pour retrouver sa voiture. Il lui fallut un bon moment avant de réaliser qu'elle n'était plus là.
Se secouant, la jeune femme tenta désespérément de se rappeler où elle l'avait garée. Elle parcourut deux fois l'ensemble de parking, avant de devoir se rendre à l'évidence: sa voiture avait bel et bien disparu. Comment allait-elle faire? Martin avait tenu à porter dans les nouveaux locaux Les hommes de l'ombre et le reste des documents dès le soir même, et il était probablement déjà parti, ainsi que tous les autres. Sentant le découragement l'envahir, elle se laissa glisser au sol, dos contre un pilier, avec un gémissement plaintif.
« Quelque chose ne va pas, Mademoiselle? »
La voix appartenait à un homme d'une petite trentaine d'années, aux cheveux châtain assez longs et aux traits fins, qui la regardait avec sollicitude. Il reprit sur le même ton:
« Je peux faire quelque chose pour vous? »
Sophie se releva vivement, gênée, et s'épousseta d'un air qui se voulait naturel.
« Non. Enfin... si. On m'a volé ma voiture, et... Il faudrait que j'aille faire une déclaration, et ensuite que je rentre chez moi. Mais il n'y a personne pour me conduire... Bref, je suis bien ennuyée! »
L'inconnu sourit.
« Je peux vous emmener au commissariat, si vous voulez? J'en connais un pas bien loin d'ici. Cela ne devrait pas être très long.
- C'est que je ne veux pas vous déranger!
- Ne vous en faites donc pas, répondit-il en riant, je serais prêt aux pires extrémités pour échapper au travail que j'ai emporté du bureau à faire d'ici lundi. Et avouez qu'il y a plus désagréable que d'aider une jolie jeune femme en détresse! ajouta-t-il, mi-blagueur mi-sérieux.
- Merci... C'est gentil...
- Venez, allons à ma voiture. »
Ils se mirent en route, continuant à discuter. La bonne humeur de son interlocuteur était communicative, et Sophie sentait son moral remonter en flèche. Elle sourit à son tour, lui tendant la main.
« Au fait, je m'appelle Sophie Dolenne.
- Fabien de Montargy.
- Des origines nobles?... » demanda-t-elle en haussant les sourcils.
Il éclata de rire.
« Dans une vie antérieure, peut-être! Mais alors, c'était il y a bien longtemps. À défaut de titres et de terres, je me contente d'un poste d'ingénieur, étant contraint de travailler comme tous les roturiers, expliqua-t-il sur le ton de la plaisanterie. Et voilà, le carrosse est avancé pour la princesse! »
Il lui adressa un clin d'œil, et indiqua sa voiture avec une révérence parodique. Le "carrosse" en question devait avoir plus de dix ans, pendant lesquels il avait certainement bien servi. Voyant l'expression surprise et, à vrai dire, un peu inquiète de Sophie, Fabien tapota le toit du véhicule et ajouta d'une voix enjouée:
« Oui, je sais, elle a l'air un peu vieille, comme ça, mais elle est encore en parfait état. Elle roule comme il faut, et je n'ai jamais eu d'accident avec. La preuve: je suis toujours là pour en parler! »
Sophie rougit, honteuse de le critiquer implicitement, mais il ne semblait pas lui en tenir rigueur, et il lui ouvrit la porte sans perdre son sourire un peu amusé, un peu dragueur, et surtout chaleureux. Le commissariat n'était effectivement qu'à quelques minutes du parking; il l'y accompagna pendant qu'elle donnait sa déposition. L'officier de police n'était guère optimiste quand au fait de retrouver la voiture, mais l'enthousiasme de Fabien se montra très efficace pour rendre à Sophie le sourire. Ressortant ensemble, il lui proposa de la reconduire chez elle.
« J'habite à Croissy, répondit-elle à la question qu'il lui posait. Mais je peux prendre un taxi, vous savez. Ne vous sentez pas obligé de m'aider. Il est déjà tard, et vous avez sans doute mieux à faire.
- Rassurez-vous, cela ne m'ennuie absolument pas. Je viens d'arriver en région parisienne, alors, vous comprenez, je ne connais pas grand monde pour l'instant. La perspective de rentrer pour me remettre à travailler ou m'installer seul devant la télévision n'a rien de très réjouissant! »
Sophie continua quelques instants de protester pour la forme, mais elle devait bien s'avouer qu'elle appréciait la compagnie de Fabien, et qu'il n'y avait rien de tel pour se changer les idées. Le trajet fut plus rapide qu'elle ne l'avait cru; ils arrivèrent bientôt devant chez elle. Au moment de descendre de la voiture, elle hésita, et finit par proposer d'une voix timide:
« Euh, Fabien... Est-ce que... ça te dirait de monter prendre un verre? Ça ne dérange pas que je te tutoie? ajouta-t-elle précipitamment. Je... je n'ai pas grand chose à te proposer, mais... »
Elle rougit comme une adolescente, se sentant d'autant plus ridicule. Elle se dit soudain qu'elle ne devrait pas passer tant de temps enfermée avec ses livres, et qu'elle ferait mieux de fréquenter un peu plus les gens de son âge! Contrairement à ses craintes, Fabien accepta volontiers, sans remarquer son trouble - à moins qu'il ne fût simplement trop poli pour le montrer. Il se gara donc et monta avec elle. L'appartement de Sophie était petit, et les étagères emplies de livres qui couvraient un des murs ne faisaient que renforcer cette impression. Le jeune homme laissa échapper un sifflement impressionné et s'approcha pour regarder les titres et feuilleter quelques ouvrages.
« Belle collection! Et ils parlent tous de vampires?
- Plus ou moins directement, oui. Disons que je m'intéresse à tout ce qui traite du sujet. Je tiens ça de mon père... ajouta-t-elle en souriant tristement, avant de reprendre plus gaiement: Du thé, est-ce que ça te convient? À vrai dire, je n'ai pas beaucoup d'autres choix. Je ne bois quasiment jamais d'alcool, expliqua-t-elle d'un ton d'excuse.
- Ça ne fait rien, c'est parfait. Je ne suis pas non plus un alcoolique fini, tu sais! »
Ils rirent en chœur, puis Sophie s'occupa de faire bouillir de l'eau, tandis que Fabien rangeait dans un coin les journaux qui encombraient la table, haussant imperceptiblement les sourcils à la vue des nombreuses annotations qu'elle y avait inscrites. Mais il ne posa pas la question, et la conversation s'orienta sur les vols de voiture, au grand soulagement de la jeune femme, qui n'avait aucune envie d'expliciter son métier réel, de peur qu'il ne la prenne pour une folle.
Il était près de deux heures du matin lorsque Fabien prit finalement congé, mais Sophie avait été si heureuse de discuter avec lui qu'elle n'avait pas vu le temps passer. Malgré la fatigue due à son réveil prématuré et sa journée épuisante, elle regrettait qu'il parte déjà, ayant un travail urgent à finir d'ici deux jours. Elle eut bien de la peine à réprimer un air enchanté quand il l'invita au cinéma pour le lendemain soir.
En sortant de l'immeuble, le jeune homme lui adressa un petit signe de la main en la voyant à la fenêtre, auquel elle répondit joyeusement. Il s'installa dans sa voiture, secouant la tête avec un sourire, puis il démarra et disparut au loin.
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Dernière modification: 18 juin 2000.